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Ambrose Akinmusire
USA

Nouvel album "Origami Harvest", fusion de musique classique contemporaine, rythmes de hip-hop déstructurés, éclats de jazz, et échos de funk, de spoken work et de soul, concert festival Sons d'Hiver 1er février 2019
Biographie
Le quatrième album studio du trompettiste et compositeur Ambrose Akinmusire trouve son origine dans une sorte de défi. Ce sont les programmateurs Judd Greenstein de l’Ecstatic Music Festival de Manhattan et Kate Nordstrum des Liquid Music Series de St. Paul qui lui en ont en effet passé commande — Greenstein lui posant ouvertement la question : “Quel est le projet le plus fou que vous ayez en tête ?” Prenant les mot “défi” et “fou” à la lettre, à la manière de mots d’ordre, la réponse d’Akinmusire ne s’est pas faite attendre : “J’avais envie d’élaborer un projet autour de la notion d’extrêmes et de réunir dans un même espace des choses apparemment opposées.” Le résultat est ce nouvel album, Origami Harvest, une œuvre étonnamment fluide bien que fondée sur l‘idée même de contrastes, qui —avec l’aide des New Yorkais du Quatuor Mivos et du rappeur arty Kool A.D.—fait s’entrechoquer de délirantes séquences de musique classique contemporaine avec des rythmes de hip-hop déstructurés, des éclats de jazz, et des échos de funk, de spoken work et de soul.
Que l’esprit de cet album fraye dans ces zones est tout sauf un hasard. Ces compositions sont des réponses directes aux fractures actuelles de la société contemporaine, à la façon dont les politiques nous prennent en otage sur le plan émotionnel et à la liste sans cesse croissante des Noirs assassinés par le racisme structurel. Comme à chaque fois chez ce natif d’Oakland — on se souvient de son dernier disque en date, l’inattendu double album A Rift in Decorum: Live at the Village Vanguard paru en 2017 — la musique ici est d’une beauté exquise et d’ une grande ambition artistique, chaque plage développant un univers particulier à travers un grand nombre d’humeurs et de modes différents. Même le titre de l’album est chargé de sens : “Origami”, comme l’explique Akinmusire, “se réfère aux différentes façons dont les Noirs, et plus spécialement les hommes, doivent s’adapter, se “plier”, pour faire face à l’échec ou pour se fondre dans un moule. Et puis j’ai eu un enfant pendant que j’écrivais cette musique et j‘ai pensé à ces cycles qui vont se répétant — de là l’idée de récolte : ‘Harvest’.”
Cette lutte incessante entre espoir et effroi parcourt tout l’album et est immédiatement perceptible. Le thème d’ouverture “a blooming bloodfruit in a hoodie” fait référence à la terrible affaire Trayvon Martin, lâchement assassiné, mais il recèle probablement les sonorités les plus brillantes et les grooves les plus évidents de l’album. Le batteur Marcus Gilmore nous embarque progressivement, de roulements légers en rythmes dansants irrésistibles, tandis que le pianiste habituel du trompettiste, Sam Harris distille des phrases sereines aux harmonies étincelantes. Akinmusire trimballe du soleil dans sa trompette pendant que Kool A.D. balance ses rimes: “Nous sommes l’univers qui apprend à s’aimer lui-même, tourbillonnant dans la couleur et la lumière.” Le chaos reste caché, tapi au sein de la section rythmique qui soudain laisse la place au MC qui déverse alors son rap endiablé (“Real hip-hop!”) soutenu par les sonorités mélancoliques du Quatuor Mivos. Un bref retour à une séquence évoquant les jams du collectif hip hop Soulquarians engage sur une fausse piste par rapport à ce qui va suivre

“Miracle and Streetfight” débute dans une efflorescence de rythmes, le jeu de batterie de Gimore évoquant à la fois le solo du musicien de rue frappant sur un instrument rudimentaire et l’avant-garde la plus expérimentale par son sens du phrasé. Puis le reste du groupe le rejoint et installe une boucle menaçante particulièrement propice aux divagations oniriques de Kool A.D. qui insensiblement s’échauffe jusqu’à hurler : “America! Americana! America—nah! Le gros monstre !” Une forme d’apaisement intervient avec l’arrivée du saxophone ténor de Walter Smith III, qui s’installe sur un tapis de basse synthétique. Mivos un peu plus tard embarquera l’ensemble du côté d’une improvisation relevant du free-jazz le plus luxuriant, tandis que la trompette d’Akinmusire oriente le final vers le blues et la mélancolie. Bien que les émotions changent aussi vite que les paysages sonores qui les sous-tendent, quelques thèmes émergent. “Americana / the garden waits for you to match her wildness,” par exemple est une composition fondée sur les techniques répétitives du psychanalyste Wilhelm Reich d’où émerge un solo de claviers hypnotique aux sonorités de Thérémine sur un tapis de percussions ensauvagées tout en chausse-trappes rythmiques.
“Il s’agissait ici d’essayer de réduire le temps et l’espace,” explique Akinmusire, qui a choisi de travailler avec un orchestre à cordes sur Origami Harvest précisément en raison de ses compétences en ce domaine. “Je pensais à la façon dont, dans le climat politique actuel, nous n’avons plus aucun espace pour simplement s’arrêter et reprendre son souffle. C’est comme si quelqu’un nous empêchait désormais d’atteindre ces zones de sérénité en nous. Le morceau change constamment juste assez pour que vous ne puissiez pas l’ignorer. Vous pouvez soit le refuser et tout éteindre, soit vous y installer tranquillement. Ce que je voulais c’était contrôler la façon dont en tant qu’auditeur vous sentez le temps passer.”
Akinmusire est un artiste qui évolue si vite que même son propre passé peut paraitre appartenir à un autre espace/temps. Pourtant tout ce qu’il crée aujourd’hui y puise ses sources. Il a grandi à North Oakland dans les années 80. Son père, originaire de Lagos, a partagé avec lui son immense éthique du travail ainsi qu’un trésor de vieux disques de musique nigériane. Sa mère, originaire du Mississippi, écoutait Funkadelic et tous les dimanches, celle qui alors était la préférée du jeune Ambrose : Aretha Franklin, Amazing Grace. Elle faisait en sorte de remplir l’emploi du temps de son fils afin de le préserver de l’oisiveté et des ennuis mais dès l’âge de 2 ans c’est la musique qui l’accapara —le jeune garçon ne pouvant s’empêcher de marteler le clavier du piano de sa grand-mère, on s’empressa de lui donner des cours de musique. Rapidement il se mit à la batterie, à la trompette, participa à des stages de musique puis intégra différents orchestres et ateliers. Quoi que cette période de sa vie demeure assez difficile dans ses souvenirs, Akinmusire déclare : “J’ai grandi dans un Oakland très noir, très riche culturellement et fier de ses valeurs.” L’un de ses premiers mentors était un ancien Black Panther.
Cet esprit demeure et l’accompagne. Il l’animait, quand jeune prodige de la trompette, il s’est retrouvé embauché dans l’orchestre de Steve Coleman. C’est lui qui l’a conduit au fil des années à intégrer la Manhattan School of Music, l’USC (pour sa maîtrise), et le Thelonious Monk Institute of Jazz, où il a étudié aux côtés d’Herbie Hancock et Wayne Shorter. Il était toujours au cœur de sa pratique quand en 2007 il remporta successivement les concours internationaux Monk et Carmine Caruso avant d’enregistrer son premier disque en leader, l’étincelant Prelude: To Cora. Plus que jamais actif, quand de retour à New York pour des collaborations avec Esperanza Spalding et Jason Moran, il signa son contrat avec Blue Note et deux LP éblouissants d’invention dans la foulée. Enfin, comment ne pas en voir la trace dans sa récente apparition sur l’album To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar ainsi que dans “Mae Mae,” son dernier projet live en date consacré au grand chanteur de blues des années 30 Mattie Mae Thomas ?
Origami Harvest est le premier album qu’enregistre Akinmusire depuis qu’il est revenu s’installer dans sa ville natale dans un esprit protestataire. On peut l’entendre sans ambiguïté dans “Free, White and 21,” qui à sa façon s’inscrit dans une tradition instaurée par Akinmusire ces dernières années consistant à lire sur une trame musicale les noms d’Afro-américains tués par la police ou des membres de groupes d’auto-défense — cf. les morceaux When the Heart Emerges Glistening paru en 2011 et The Imagined Savior Is Far Easier to Paint paru en 2014. Ici il gémit et sifflote le cantique “Blood-Stained Banner” sur fond de marche patriotique déformée. Mais son intention selon ses propres dires, “est exactement la même, et c’est ce qui importe. Je voudrais que ce soit un peu agaçant, qu’on se dise ‘Oh, il recommence ?’ Mais précisément, c’est ma façon de dire : ‘Et bien ouais, c’est ce que je ressens. On est toujours confronté à la même merde, et je fais avec depuis mon tout premier album Blue Note.“
Ce morceau, dont le titre était un slogan populaire dans l’Amérique d’avant les années 50, est précédé par le bien plus cool “particle/spectra”—une pièce plus conventionnelle dans sa forme, portée par la voix du chanteur originaire d’Oklahoma City LmbrJck_T, qui a tout pour devenir un futur “classique” de la soul —et suivi par l’enfiévré “the lingering velocity of the dead's ambitions.” Là, les membres du Quatuor Mivos s’interrompent pour se regarder incrédules lorsque la trompette d’Akinmusire crache sa fureur et gémit. Lorsque Gilmore les rejoint c’est comme si le morceau était animé soudain d’un second souffle et d’un regain d’espoir mais le Quatuor Mivos rapidement met un terme à cet élan, en entreprenant une déconstruction systématique en embardées caricaturales comme si le morceau essayait d’échapper à sa propre forme. Tout se termine sur une dernière respiration comme si nous nous trouvions délivré de toute forme de colère, de douleur et finalement d’effacement. Cette conclusion d’Origami Harvest sonne avec la même puissance que tous les mots qui l’avaient précédée.
Il n’est pas surprenant qu’après avoir interprété ce répertoire live dans le cadre du festival Ecstatic, Akinmusire ait ressenti le besoin de l’enregistrer. Il demanda aux musiciens qui l’accompagnaient s’ils étaient libres pour entrer en studio dès le lendemain et miraculeusement ce fut le cas. Ces thèmes qui lui avaient pris un an à écrire, étaient déjà trop mûrs d’une certaine façon. “Je réfléchissais beaucoup à l’équilibre entre valeurs féminines et masculines. Entre art majeur et mineur. Improvisation libre et contrôle de la forme. Ghettos américains et richesse américaine,” explique Akinmusire. “A l’origine, j’avais pensé relier tout ça de façon si étroite que ça mettrait en évidence qu’il n’y avait pas tant d’espace que ça entre ces extrêmes supposés, mais à l’arrivée je ne sais pas si on arrive vraiment à cette conclusion.” Il suffit de regarder autour de nous pour trouver la réponse.






Discographie

2018 - Origami Harvest
Blue Note Records


2017 - A Rift in Decorum: Live at the Village Vanguard
Blue Note Records


2014 - The imagined savior is easier far to paint
Blue Note Records


2011 - When the Heart Emerges Glistening
Blue Note Records


2009 - Prelude …To Cora
Fresh Sounds



     

01.02.19 Espace Culturel André Malraux - festival Sons d'Hiver, Le Kremlin Bicêtre (F)
02.02.19 Theatre Benon Besson - festival Nova Jazz, Yverdon (CH)

Origami Harvest - album trailer